De Moscou à Irkutsk
entre l'hiver et le printemps

Le trans-sibérien, l’une des lignes de chemin de fer les plus longues du monde, a été un projet colossale et impensable pour la Russie impériale du 19e siècle souhaitant relier les confins de son empire. Plus de 9300 kilomètres de long, traversant 7 fuseaux horaires et plus de 500 gares en direction d’un Est qui, à cette époque, n’évoquait que le froid, la misère et l’exil. Le projet, partiellement financé par la France, se finalisa au début des années 1900, à la veille des révolutions bolcheviks et de la première guerre mondiale. Se dévoile alors au travers d’un destin paradoxal, un chemin de fer qui donnera naissance aux réalités de la guerre ainsi qu’aux séparations et aux souffrances, mais aussi, à la découverte de terres inconnues, à l’exaltation des âmes voyageuses et à la création d’une légende. 

 

L’imaginaire de ce train mythique valsant avec celui de l’histoire de la Russie fait de ce voyage une expérience romanesque, il va sans dire qu’il est impossible d’ignorer les fantômes de tous ces écrivains, artistes et voyageurs l’ayant également entrepris. Bien que le romantisme s’essouffle au 21e siècle, et qu’une seconde classe sur voies ferrées n’émane pas le même charme qu’une première classe en bois vernis dans un train à vapeur, l’envoûtement opère inévitablement. Tchekhov, lors de son voyage vers Sakhaline, disait du Transsibérien « J’avance, j’avance et je n’en vois pas la fin ». C’est là où se trouve la romance de ce voyage, la perte totale de la notion du temps comme on la connait initialement. On se retrouve dans l’entre deux, entre les gares, entre les visages étrangers, entre le va-et-viens d’éphémères rencontres tout aussi poignantes les unes que les autres, enveloppé de la culture slave et de son parfum post-soviétique, entouré de l’immensité des paysages froid qui défilent à toute allure, on se retrouve alors plongé dans une dimension de l’existence qui, de par sa force, nous pousse aux rebords de l’être dans une vague d’introspection. Le texte de Blaise Cendrars « La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France » en fait probablement un des plus beaux témoignages. Le Trans-sibérien a son propre espace-temps dans lequel des milliers de destins se croisent et cohabitent. Qui dit peu d’espace, dit plus d’intimité à partager. En hiver, le chauffage du train nous rappelle chaleureusement les températures d’été… On se retrouve tous emmêlés chaudement et étroitement dans une ivresse quotidienne en plus d’un décalage horaire, culturel et social troublant, le tout martelé par le ronronnement permanent du bruit des rails. 

 

L’artère principale est au coeur du train, dans le wagon-restaurant. L’équipe et le train seraient peut-être la seule promesse de stabilité de ce voyage. Une fois dans ce train, on ne décide plus de rien ou bien seulement d’y rentrer et d’y sortir. Lors des discussions, on passe sous le fil barbelé du politiquement correct, on vide nos poches et pose nos coeurs sur la table. Les cigarettes se fument en cachettes dans les toilettes, la vodka se boit discrètement en cabine, la ruse étant de remplir des bouteilles d’eau vide afin d’éviter les sanctions sévères des autorités. Franchir l’interdit en Russie est une banalité, l’autorité représente l’oppression, les lois la soutenant ne valent donc pas d’être respectée au doigt et à l’oeil. Bien que teintée par des échanges secs et distants, la chaleur slave s’invite dans tous les recoins du train et on se voit bercé par la mère patrie à ne plus savoir quand vient le jour ou la nuit.

 

Au printemps en Russie, c’est toujours l’hiver. Le jour de mon départ, le soleil m’accompagne avant d’entamer cette grande traversée. Départ de la gare de Yaroslavsky, accueillie par la généreuse froideur de ma contrôleuse de wagon, les formalités administratives sont vérifiées soigneusement, je balbutie quelques mots russes et parvient à lui arracher un sourire. Envahie d’une frousse d’avant voyage, l'adrénaline qui mousse, j’entre enfin dans le train et me retrouve seule dans ma cabine des 4 prochains jours… 

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