De Hanoi à Saigon

Les chemins de fer du Vietnam, une artère en acier sur toute la longueur du pays, raconte une histoire qui est de celle appartenant aux puissances politiques et coloniales. Initiés à la fin du XIXe siècle comme étant «l'épine dorsale de l'Indochine» par les dirigeants coloniaux français, il a fallu jusqu'à 40 ans pour qu'ils soient enfin inaugurés en septembre 1936. Construit en 5 fois, de Hanoï à Saïgon, le trajet est de 1730 km de long et prend entre 35 à 40 heures pour être achevé, traversant des villes et des villages, des montagnes et des plages, des levers et couchers de soleil. Même si son objectif initial ne provenait pas d’une force envisageant à réunifier le pays pour son propre bien, il permit néanmoins l’unification du pays et d’avoir un rôle essentiel pour favoriser son développement.

 

L’histoire du Vietnam, parsemée de ses malheureuses invasions, de ses guerres monstrueuses et de ses typhons dévastateurs, a dû assister, en plus de son déclin tumultueux, à la destruction de son chemin de fer le rendant impossible à utiliser. Après la chute de Saïgon en 1975, le gouvernement a relâché un effort d'ingénierie massif pour réparer en moins de deux ans, 1334 ponts, 27 tunnels et 158 ​​stations. En décembre 1976, le «Transindochinois», auparavant dirigé par le gouvernement français et son organisation «Chemin de fer de l’Indochine» (CFI), est mis entre les mains du gouvernement communiste vietnamien nouvellement uni pour devenir un symbole de la renaissance et de la réunification du pays.

 

Loin de moi l'idée de limiter cette expérience en train à une expérience politique, seulement se souvenir des origines de telles infrastructures permet de savourer son authenticité une fois à bord. Je me suis engagé dans ce voyage de Hanoi à Saigon par une chaude après-midi. Le train « Vietnam Railways » a gardé son charme vintage, notamment dans la voiture-restaurant située à l’avant du train. Ce wagon est toujours tout en bois, respectant donc le style de la première inauguration, à l'exception cela dit des sièges qui ne sont plus de simples chaises en bois, mais de véritables banquettes de train, promettant un trajet bien plus stable ...

 

Le wagon-restaurant est un milieu d'hommes assombri par la fumée des cigarettes, créant une véritable atmosphère de «voyage dans le temps». Les contrôleurs, tous des hommes également, y passent la plupart de leurs heures, ainsi que les cuisiniers et les serveurs, à nettoyer, servir et préparer des «pho bos» ou «pho gas» toute la journée. Les femmes ne fument généralement pas au Vietnam, car le pays est toujours lié par les notions d'obéissance et de vertus de Confucius entre hommes et femmes, même si le communisme est venu ``égaliser'' les rapports pour le travail, une femme qui fume pourrait être vu comme un acte de rébellion contre le status quo. En tant que femme occidentale, j'étais encore à l'époque, une fumeuse et passais donc la plupart de mon temps dans cet wagon-restaurant, à fumer… Fumer n'était évidemment pas la seule raison de ma présence là-bas, c'était aussi un endroit stratégique permettant la grand e évasion à travers mon objectif, dans le vaste spectacle vietnamien, en regardant à travers les baies vitrées offrant une vue superbe sur l'un des biens les plus précieux du Vietnam, ses paysages. Continuellement teinté de couleurs chaudes, le Vietnam rural passe devant la fenêtre: rizières, montagnes, rivières, buffles, motos et camions, temples et villages, feu de bois et poussière. Époustouflée, j’oscillais comme une enfant extatique de 5 ans entre les fenêtres du restaurant, vers le minuscule espaces existant entre les wagons où certaines fenêtres très étroites sont généralement ouvertes afin que je puisse passer mon objectif à travers et essayer de capturer des fragments d’un des voyages en train les plus incroyables de ma vie…

 

Je n’ai pas été seulement un témoin de la vie quotidienne dans le train, j’ai aussi interagit avec l’histoire, en dialoguant avec divers hommes vietnamiens, tous issus de milieux sociaux différents, tous très intrigués par ma présence seule dans ce train. La barrière de la langue a permis aux conversations de devenir plus profondes, les yeux et les mains étant les principales pistes. On m'a donné des snacks à essayer, des cigarettes et de la bière. La bière est au Vietnam ce que le vin est à la France. Quand le lever du soleil arrive, il est  5h00 du matin, le wagon-restaurant, imprégné d'une forte odeur de soupe de nouilles, est occupé par certains hommes, commençant leur journée avec dans une main, une ‘bia' tiger ou selon leurs lieux d'origine, une ‘bia’ Saïgon ou Hanoi, et dans une autre, une cigarette, en jouant probablement à un jeu de cartes ou en contemplant la vue…

 

L'esprit vietnamien est fait de chaleur et de joie, de générosité et de curiosité, sans chercher naïvement à valoriser leurs caractéristiques. Dans un pays où le « Nord » communiste est distinct d’un «Sud» américanisée, le train dissous quelque peu cette division, on y laisse place à l’oubli, le temps d’un voyage.

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